Religion et business plan : les bonnes affaires de l’Église orthodoxe serbe

(source : le Couriers des Balkans 11/01/09)

Ils roulent en Audi, bénéficient des prestations sociales et ne paient pas d’impôts. En Serbie, la loi garantit une situation très confortable aux membres du clergé, dont les dignitaires manifestent souvent des goûts peu compatible avec leur vœu de pauvreté… Plusieurs évêques sont d’ailleurs empêtrés dans de délicates « affaires », comme l’évêque Artemije du Kosovo. Quant à Filaret de Mileševa, il est connu pour se servir sans discrétion dans les caisses de son diocèse. Le point sur la situation économique de l’Église orthodoxe serbe.

Par Jovana Gligorijević et Zoran Majdin

Bien que les évêques de l’Église orthodoxe serbe s’efforcent de jouer l’unité, les divisions sont plus grandes et plus évidentes que jamais. Même si les communiqués émanant de la dernière réunion du Concile évoquent des « questions courantes touchant la vie ecclésiastique et liturgique », rien ne peut plus cacher la lutte ouverte pour le trône du patriarche, « premier parmi les égaux », qui dure déjà depuis plus d’un an.

Le patriarche Pavle étant hospitalisé depuis plusieurs mois, le métropolite Amfilohije, alpha et oméga de toutes les intrigues et de tous les dénouements, qui ne cache pas son ambition de devenir « calife à la place du calife », a déjà éliminé avec brio tous ses adversaires et pris les pleins pouvoirs au sein de l’Église. Lors du dernier concile, Mgr Amfilohije a encore remporté une victoire, mais seulement en apparence.

Il y a six mois, persuadé qu’il pouvait compter sur le soutien de la plupart des évêques, il s’était efforcé d’arracher sa démission au patriarche Pavle, incurablement malade. Pourtant, maintenant que le patriarche demande lui-même son retrait, Amfilohije a brusquement changé d’avis et, sans vote du Synode, il a réussi à faire rejeter cette demande de démission.

Mécontent de cette issue, l’évêque Grigorije de Zahumlje et d’Herzégovine, s’est adressé à « ses frères et pères » dans une lettre qui, comme par hasard, est tombé dans les mains des journalistes, et dans laquelle il pointe du doigt le métropolite Amfilohije, ainsi que les évêques Filaret de Mileševa, Hrizostom de Tuzla, Pahomije de Vranje, Artemije de Raška et de Prizren, Nikanor du Banat et quelques autres, bref, toute « la vieille garde », qu’il accuse de prendre l’Église en otage, pour des raisons d’intérêts personnels.

Hormis quelques exceptions, les évêques se partagent en quatre groupes. Ces divisions sont générationnelles – les plus jeunes et les plus vieux -, et géographiques : les évêques de Serbie et ceux de Bosnie. Grigorije est deux fois plus jeune qu’Amfilojije, le diocèse de Zahumlje et d’Herzégovine est en Bosnie, et ce qui angoisse Amfilohije, c’est que Grigorije se trouve sur la même ligne que lui et jouit du soutien des actuels dirigeants politiques serbes.

Or, bien que l’Église et l’État soient officiellement séparés, une aide réciproque n’est jamais à négliger. Les hauts dignitaires ecclésiastiques avaient aidé Milošević à s’élever au pouvoir et à s’y maintenir, puis ils ont précipité sa chute en soutenant Vojislav Koštunica.

En contrepartie, ils ont obtenu des privilèges qu’ils ne pouvaient pas imaginer. Le patriarche German s’est toujours déplacé en Mercedes, les évêques se contentant de Golf ou d’Opel Kadett. Une automobile de marque GSB était suffisante pour le patriarche Pavle mais les évêques, encouragés par les nouvelles autorités, ont tôt fait de choisir de se déplacer en Audi. Ayant appris par le portier que les automobiles de luxe garées devant le Patriarcat servaient aux hauts dignitaires, le patriarche a lâché ce commentaire : « qu’est-ce que cela serait, s’ils n’avaient pas fait le voeu de pauvreté monastique »…

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Fonctionnarisation des serviteurs du culte

La loi sur les Églises stipule que l’État « peut aider matériellement les églises et les communautés religieuses, dans le but de promouvoir les libertés religieuses ». Ainsi, pour cette « promotion des libertés religieuses », et en plein accord avec les Églises et autres communautés religieuses, les fonds pour les assurances santé, retraites et invalidité des prêtres et des personnels du clergé peuvent être inclus dans le budget de la République de Serbie. Ces fonds sont alors alloués « de manière égale et proportionnelle au nombre de fidèles des différentes Églises et communautés religieuses, selon le dernier recensement de la population de la République ».

Le dernier recensement de 2001 fait apparaître que 85% des citoyens de Serbie seraient de religion orthodoxe, mais ce chiffre ne prend pas en compte les citoyens qui ne déclarent pas de religion. Par conséquent, l’Église orthodoxe serbe s’accapare les dix/douzièmes de ces fonds publics, dont on ne connaît d’ailleurs pas le montant en dinars, mais il est vrai que de manière générale, dans ce pays, on sait rarement « où va notre argent »… Quoiqu’il en soit, tous les prêtres, diacres, popes, novices, moines et évêques bénéficient d’une assurance maladie et vieillesse assurée par ceux qui tous les mois versent leurs contributions sociales, y compris les athées.

Ce ne sont pas les seuls privilèges dont jouissent les prêtres : la loi permet de les exempter en tout ou en partie des charges relevant des activités et des revenus de l’Église et des communautés religieuses. Ces avantages sont définis par la Loi sur la taxe à la valeur ajoutée, dont sont exemptées les prestations de « services à caractère religieux délivrés par les organisations religieuses agréées » : les baptêmes, mariages, messes et autres bénédictions. Les prêtres sont exemptés d’impôts sur le revenu, non pas par la loi, mais parce que leurs revenus ne sont pas enregistrés : personne, pas même leur évêque, ne sait exactement chaque prêtre encaisse pour les prestations religieuses qu’il assure.

Or, la Constitution de l’Église précise « que seule la taxe réglementée est payée par les autorités ecclésiastiques pour les prestations officielles ». Tout le reste est donc considéré comme des contributions bénévoles, car les rites religieux sont en principe gratuits. Ceux qui utilisent les services religieux le savent-ils ? À la question : « combien dois-je ? », la réponse habituelle est : « ce que vous avez, ce que vous pouvez », mais toutefois assortie de la précision que « certains donnent vingt euros, d’autres cinquante, voire cent ou deux cent euros ou plus, selon les moyens du maître de maison ». Ce qui signifie que le minimum « acceptable » est de 20 euros, sans ticket fiscal et sans TVA.

En moyenne, un prêtre officie dans 200 foyers où il se rend quatre fois par an, sans compter les événements inhabituels comme les naissances, mariages ou décès. Rien qu’avec cela, en comptant le tarif le plus bas, il encaisse 16.000 euros « nets » par an. Il est également exempté de la TVA sur tout le commerce afférent : bougies et candélabres, petites icônes, croix, encens, cierges, calendriers, brochures, etc. On peut imaginer combien d’argent passe alors entre les mains des prêtres.

Les revenus des diocèses

 

Le prêtre séculier est un employé du diocèse et, selon la Constitution de l’Église, il est tenu de verser tous les mois une somme fixée par son évêque, ce qui constitue le principal revenu du diocèse. Les revenus dégagés par les monastères, provenant de l’agriculture, de la production de bougies ou d’icônes, voire par la vente de billets d’entrée – car on ne peut entrer gratuitement dans beaucoup de monastères que lors des jours de grandes célébrations – représentent une autre source régulière de revenus du diocèse.

Il faut ajouter à cela les revenus des propriétés, des œuvres pies – legs, fonds, héritages, dons et offrandes – et d’autres activités à base non lucratives, qui ne sont pas soumis à l’imposition. L’Église ne paie pas non plus d’impôts sur ses propriétés mais, en revanche, elle encaisse les droits d’auteurs sur les personnes et les œuvres des saints, toujours sans impôts.

Comme si ce n’était pas suffisant, la Loi sur les Églises et les communautés religieuses leur permet de « se livrer à des activités commerciales et autres, conformément aux règlements qui définissent l’exécution de ces activités », comme toute autre personne morale.

Cependant, à la différence de autres personnes morales, les communautés religieuses qui ont le statut de « traditionnelles » – l’Église orthodoxe serbe, la Communauté islamique, l’Église catholique, l’Église évangéliste slovaque, la Communauté israélite, l’Église chrétienne réformatrice et l’Église évangéliste chrétienne – ont le droit d’être remboursés de la TVA pour les biens qui leur sont fournis dans la république de Serbie ou qu’elles importent, ainsi que pour les prestations rendues directement liées aux activités religieuses. Le ministre des Finances définit quels sont exactement « les biens et services directement liés aux activités religieuses ».

Ces privilèges ouvrent des possibilités inattendues : 10% de commission dans une transaction commerciale coûte moins que 18% d’impôts. Nous n’affirmons pas que les prêtres se livrent fréquemment à ce genre de trafics visant à contourner le fisc, mais que il est indubitable que l’occasion se présente et que certains savent en profiter.

On rappelle parfois que les prêtres ont fait vœu de pauvreté. Mais, dans ce cas, pourquoi toutes ces résidences, ces automobiles, ces jardins japonais et le reste ? La réponse est simple : tout vient des donateurs et des bienfaiteurs, le plus souvent des politiciens ou des hommes d’affaires, parfois de simples citoyens.

Une villa sur la côte

Un conflit est actuellement en cours en Bosnie-Herzégovine à propos de la villa « Lastva » de Trebinje, qui appartient à l’État de Bosnie-Herzégovine.

Or, le Premier ministre de la Republika Srpska, Milorad Dodik, a cédé de sa propre initiative la villa à l’évêque Grigorije de Zahumlje et Herzégovine, pour qu’il en fasse sa résidence estivale. Milorad Dodik a mis un hélicoptère à la disposition de l’évêque. L’État de Bosnie-Herzégovine a entamé une procédure demandant la restitution de ses biens, mais le problème est que la Bosnie-Herzégovine n’a toujours pas de loi sur les biens de l’État, de sorte que la situation demeure confuse. Selon les médias bosniens, la majorité des biens de l’État de Bosnie-Herzégovine à Trebinje ont été transférée, par décision de Milorad Dodik, à l’Église orthodoxe serbe. On ne sait pas exactement de quels biens il s’agit, mais on mentionne souvent la résidence estivale sur la riviera de Dubrovnik en Croatie, qui appartenait, avant la guerre, à la police de Bosnie-Herzégovine.

Cette résidence estivale, située sur un terrain de 63.000 m², entre Kupar et Srebren, est supposée avoir été cédée au diocèse de Zahumlje et d’Herzégovine de l’Église orthodoxe serbe, par l’intermédiaire de l’entreprise hôtelière Leotar de Trebinje.

Les bonnes affaires d’Artemije avec Koštunica et Velja Ilić

Au mois d’août 2008, alors que le conflit entre les évêques Artemije et Amfilohije battait son plein au sujet de leurs compétences respectives, la copie d’un arrêté du concile prise deux ans auparavant est apparue sur le site du Patriarcat.

Cet arrêté demandait à l’évêque Artemije de Raška et Prizren de fermer le centre diocésain Rade Neimar, de restituer au Conseil d’administration du Patriarcat le centre spirituel et missionnaire Atos de Belgrade et, « conformément aux canons et à la Constitution de l’Église, de régler le statut de propriété des immeubles de Belgrade, Sremčica et Banja Koviljača ». En effet, précise cet arrêté, « un évêque n’a pas le droit de posséder des biens immobiliers en-dehors de son diocèse ».

Un peu plus tard, on apprit que les maisons de Sremčica et Banja Koviljača étaient déjà inscrites comme des propriété du diocèse. En revanche, d’après les documents en possession des médias, le Centre Rade Neimar d.o.o, situé rue Bistrička à Belgrade, appartiendrait en propre à l’évêque Artemije.

Le Centre diocésain Rade Neimar a été créé en 2003 en tant qu’entreprise de construction, de commerce et de prestations de services. Le diocèse de Raška et de Prizren a participé au capital de fondation à hauteur de 1.600 euros. La même année, l’évêque Artemije, à l’insu de l’Église, concluait un accord avec Predrag Subotički, lui donnant une pleine procuration pour représenter le diocèse dans toutes les transactions commerciales et, pendant des années, les taxes requises ne furent pas versées à l’Église orthodoxe serbe.

L’évêque Artemije recommandait cette entreprise de construction aux organismes publics. Le 18 novembre 2005, Artemije avait proposé à l’ancien Premier ministre Vojislav Koštunica de reconstruire des églises au Kosovo pour un montant de 100 millions de dinars. Le rapport financier de l’entreprise montre que les Telecoms de Serbie avait engagé Rade Neimar pour l’installation de câbles optiques. Par ailleurs, l’ancien ministre pour les in Investissements capitaux Velimir Ilić a confirmé aux médias que l’évêque Artemije lui avait proposé une collaboration en 2006 pour la construction de maisons préfabriquées au Kosovo.

Filaret, le prédateur

Un autre évêque à qui les travaux de construction et son intimité avec les politiciens ne sont pas étrangers est l’évêque Filaret de Mileševa.

En 1999, il choisit pour palais épiscopal le bâtiment de l’ancien commissariat de police de Prijepolje, en accord avec la municipalité. L’autorisation écrite du gouvernement de Serbie et un 4×4 Pajero Mitsubishu neuf lui ont été personnellement remises par le vice-Premier ministre de l’époque, Vojislav Šešelj. L’évêque l’a remercié en faisant sonner les cloches du monastère. On mangea un agneau à la broche, et plus aucun obstacle ne s’opposa à la construction d’un édifice d’environ 1.300 m².

Peu après, bien que les travaux des monastères de la vallée du Lim aient commencé, grâce à l’argent du budget de la république, l’évêque a annoncé leur restauration et s’est mis à collecter de l’argent. On ne connait pas exactement la somme collectée, mais on suppose qu’il s’agit de centaines de milliers de marks allemands. Dans le même temps, les experts du Musée de Prijepolje, chargés de la reconstruction, ont affirmé qu’aucun dinar n’était parvenu au monastère.

En février 2001, l’évêque Filaret a renvoyé du monastère de Mileševa l’higoumène Varnava ainis que les moines Sava et Serafim, car « ils n’étaient pas d’accord avec sa manière de pratiquer la foi ».

À cause de cet incident, les fidèles du diocèse ont fondé un « Conseil pour se protéger de l’évêque » et lancé une pétition pour demander son limogeage. Les fidèles ne se sont plus cachés pour raconter aux journalistes que l’évêque « avait emporté 120.000 marks collectés lors de la slava du monastère de la Sainte-Trinité près de Pljevlja, qu’il avait pillé le trésor du monastère sous le prétexte de le mettre en sécurité, qu’il encaissait en avance les impôts diocésains à Priboj, qu’il défaisait et désignait à son gré les conseils de l’Église, qu’il avait déposé l’argent, et que les églises du diocèse manquaient de portes et de fenêtres ».

En 2003, lorsqu’il a entrepris la restauration des gîtes du monastère de Mileševa, Filaret a perdu la faveur du ministère de la Culture car c’était la deuxième fois qu’il procédait aux travaux du monastère sans les permis nécessaires. Les gîtes, construits dans la seconde moitié du XIXe siècle sont un exemple unique de l’architecture de cette époque.

« Leur aspect originel a été préservée depuis l’époque turque, mais c’est maintenant un évêque serbe qui veut la détruire », avait alors déploré le ministère, en appelant les organes compétents à empêcher la destruction de ces biens culturels.

Un nouveau palais pour l’évêque de Kragujevac

Le diocèse de Šumadija avait envisagé en 2007 d’achever la construction du nouveau palais épiscopal. Pour terminer l’édifice d’environ 900 m², il manquait environ 100 millions de dinars. Le veux palais épiscopal, sur un étage, d’une superficie d’environ 200 m², où vécurent les évêques Valerijan et Sava, est encore en bon état, mais ne répond pas aux besoins du diocèse. Certains prêtres du diocèce de Šumadija évoquent l’évêque Sava, décédé en 2001, comme étant probablement « le dernier évêque modeste de l’Église serbe ».

Le vieux palais épiscopal construit dans la première moitié du XXe siècle a été entièrement rénové en 1984. Il comprend un foyer, où les seuls ornements, à l’époque où y demeurait l’évêque Sava, étaient le portrait de son prédécesseur Valerijan et une iconostase en bois, don d’un atelier artisanal. Le rez-de-chaussée comprend la cuisine, une laverie et une grande bibliothèque qui servait aussi de cabinet de travail à l’évêque Sava, qui avait ses appartements à l’étage.

Le nouveau bâtiment, outre l’espace où habiterait l’évêque de Šumadija Jovan, prévoit une salle de réunion, des bureaux, des appartements pour les hôtes. On suppose qu’il y aura des locaux à louer, mais il est plus probable que l’on installera un magasin de vente des articles religieux. Il sera construit dans la cour de l’église de Kragujevac, dans le centre de la ville. Le style sera serbo-byzantin, et l’architecte est Sava Strazmesterov, de l’Institut pour la protection des monuments de la culture de Novi Sad. Le panneau de chantier indique que l’investisseur est le Diocèse de Šumadija, et le promoteur des travaux l’entreprise Kapitel.

Afin d’assurer les fonds nécessaires à la fin des travaux, il a été décidé en janvier dernier que chaque prêtre verse rétroactivement deux euros à prendre sur chaque baptême, mariage ou messe célébérés au cours de l’année 2007, et que chaque paroisse verse une contribution de 100 euros pour la construction du palais.

Comme l’écrit Politika, le clergé du diocèse de Šumadija n’a pas très bien accueilli ce nouvel impôt. Il avait d’abord été prévu que chaque prêtre verserait 400 euros sur ses revenus personnels, et chaque paroisse 600 euros, mais les prêtres n’ont pas été d’accord. Par ailleurs, chaque paroisse est déjà tenue de verser de 500 à 1.500 euros au diocèse pour divers fonds. De même, chaque prêtre doit verser au diocèse entre 1.200 et 1.700 euros chaque année : cet « impôt » n’est pas dérisoire quand on sait que les prêtres ont un revenu annuel moyen d’environ 16.000 euros.

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