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Mettre la prison à l’épreuve. Le GIP en guerre contre l’ « Intolérable »

01/21/2010
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« Oui, pour les jeunes gens, cette réclusion est horrible et, hochant la tête, la tante alluma aussi une cigarette.
– J’imagine qu’elle l’est pour tout le monde, répondit Nekhlioudov.
– Non, pas pour tout le monde. Pour de vrais révolutionnaires, m’a-t-on dit, c’est un repos, un calmant. A celui qui vit dans l’illégalité, l’existence est une perpétuelle alerte, pleine de privations, remplie de crainte pour lui-même, pour ses camarades, pour la cause. Une fois pris, tout est fini, plus de responsabilité : tiens-toi tranquille, et repose-toi ».

• 1 Ce roman de Tolstoï, qui raconte la découverte concrète de la lutte des classes par un propriétaire(…)

Léon Tolstoï, Résurrection, 18991
• 2 Je remercie Dominique Linhardt, Cédric Moreau de Bellaing et les lecteurs anonymes pour leurs lectu(…)
• 3 Nous reprenons une expression attribuée à Bernard Lacroix, puis banalisée par les historiens de l’I(…)
• 4 Texte du GIP de mars 1971, cité dans Le Groupe d’Information sur les Prisons – Archives d’une lutte(…)

1 La constitution de la prison comme front de lutte politique, dans la première moitié des années 1970 en France, a pour vecteur le retournement du principe intuitif exprimé par le personnage de Tolstoï : l’emprisonnement comme coup d’arrêt2. Que des « éléments subversifs », accusés par l’Etat de mettre sa sûreté en péril et de menacer l’ordre social, soient pris : l’incarcération se conçoit alors aisément comme une voie sans issue, sauf celles de l’isolement et de l’attente, parfois de la mort. On pense à Antonio Gramsci, contraint à transposer le combat sur cahiers. Cependant, à la faveur de certaines circonstances, une autre possibilité peut s’ouvrir : le prolongement de la lutte dans le lieu même de la réclusion, l’exploitation du statut pénalement certifié de réprouvé social comme ressource ultime d’une révolte collective. Les actions déployées par le militantisme des « années 68 »3 donnent à lire l’un de ces épisodes où la prison, sortant de son statut ordinaire d’invisible social, s’est imposée pour un temps sur le devant de la scène politique, pointée par un index accusateur : « Il ne faut plus laisser les prisons en paix, nulle part »4.

• 5 Defert D., « L’émergence d’un nouveau front : les prisons », in Le Groupe d’Information sur les Pri(…)
• 6 GIP, Le GIP enquête dans un prison-modèle : Fleury-Mérogis, Paris, Champ Libre, coll. « Intolérable(…)

2 La critique anti-carcérale issue, selon une trame complexe, du moment critique des années 1968, constitue l’épreuve la plus radicale à laquelle l’institution carcérale s’est trouvée confrontée depuis la deuxième Guerre Mondiale. Les thèmes traditionnels de la critique de l’institution pénitentiaire, associés soit à ses modalités de fonctionnement, soit plus frontalement à la nature même de sa fonction, se sont en effet réunis, s’appuyant de surcroît sur une critique politique globale, faisant de la prison un front spécifique dans un combat général5. Cette combinaison inédite produit la remise en cause offensive d’une institution qui réalise le monopole étatique de la violence légitime dans l’angle mort du regard public. A travers la prison, c’est l’Etat lui-même qui est visé. C’est la prison quintessence de l’Etat, bras armé foudroyant de la souveraineté et de la domination : « Sont intolérables : les tribunaux, les flics, les hôpitaux, les asiles, l’école, le service militaire, la presse, la télé, l’Etat et d’abord les prisons »6.

• 7 Notons qu’un tel terrain permet de convoquer plusieurs acceptions du terme et de mener l’analyse à(…)
• 8 C’est par raccourci obligé que l’on parle ici « du » GIP, comme s’il était une entité fixe et stabl(…)

3 A travers l’épreuve subie par l’institution carcérale dans les années 1968, l’enjeu de cette étude est donc de décrire par quels mécanismes celle-ci s’est trouvée si profondément discréditée dans certaines sphères de l’espace public, que seule une entreprise de refondation active de sa légitimité a pu réinstaurer l’apaisement nécessaire à l’accomplissement de ses fonctions sociales – comme si rien ne s’était passé. Cela suppose d’expliquer le processus qui a conduit à constituer la prison en objet politique7. L’entreprise critique engagée par les « gauchistes » consiste en effet à thématiser publiquement l’emprisonnement comme un problème paradoxalement collectif. D’inique et d’intolérable pour les cercles militants, la prison a pu être plus largement perçue comme une institution déficiente et même intrinsèquement néfaste. Nous retraçons ici quelques unes de ces modalités de politisation, lancées d’abord par des détenus maoïstes puis systématisées par le Groupe d’Information sur les Prisons (GIP). En restituant l’ampleur de l’activité intellectuelle et militante du GIP8, en abordant aussi les problèmes méthodologiques que soulève son analyse, il s’agit de le figurer comme un paradigme critique.

Du terreau spéculatif à l’expérience charnelle

4Depuis l’après-guerre et les réformes Amor9, en dépit d’une quiétude troublée par les luttes des détenus du FLN, les prisons françaises sont recroquevillées à l’ombre des « Trente Glorieuses ». C’est moins la crise de Mai 68 elle-même qui les remet sous les projecteurs, que la combinaison d’effets différés de la contestation gauchiste et de l’expérience carcérale immédiatement vécue par une poignée de militants. Visant à faire voir la réalité « intolérable » sous l’objet consensuel, la dénonciation portée dès février 1971 par un groupe spécifique, le GIP, se fonde initialement sur la découverte d’une réalité méconnue par des membres de la principale organisation maoïste : la Gauche Prolétarienne (G.P.). La politisation de la question carcérale trouve son origine dans l’enjeu du statut réel des « prisonniers politiques », pour s’élargir aussitôt. C’est une redoutable conjonction : extension des potentialités militantes inscrites dans l’époque d’une part, expérience de la réclusion vécue par des militants incarcérés de l’autre. La relégation de ces individus par l’Etat, au lieu de provoquer leur mutisme, allume au contraire un foyer inattendu de contestation.

9 Sur ces réformes replacées dans une série historique de longue durée, voir Faugeron C., Le Boulaire(…)

Lire la suite et l’intégralité de l’article en PDF ICI GIP

Référence électronique
Grégory Salle, « Mettre la prison à l’épreuve.
Le GIP en guerre contre l’ « Intolérable » », Cultures & Conflits, 55, automne 2004, [En ligne], mis en ligne le 08 janvier 2010. URL : http://conflits.revues.org/index1580.html. Consulté le 21 janvier 2010

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