Interview d’Arundhati Roy avec David Barsamian: Nouvelle Inde Courageuse
03/21/2010
(source : http://www.icawpi.org/fr/analysis/opinion/213-arundhati-roy-interview-brave-new-india Traduction Futur Rouge)
ARUNDHATI ROY est l’auteur de ‘The God of Small Things’ (Le Dieu des Petites Choses). Elle est connue car elle soutient courageusement les gens les plus pauvres en Inde dans leurs luttes croissantes contre le capitalisme de l’état et international. Ses derniers livres sont ‘The Checkbook and the Cruise Missile’ (Le chéquier et le Missile de Croisière) avec David Barsamian et ‘An Ordinary Person’s Guide to Empire’ (Le Guide de l’Empire d’une Personne Ordinaire)
DAVID BARSAMIAN l’a interviewée à New Delhi le 29 novembre 2007. David Barsamian est le producteur de ‘Alternative Radio’ basée à Boulder, dans le Colorado.
Toutes les nations ont des idées à propos d’elles-mêmes qui sont répétées sans beaucoup de vérification ni d’examen: les Etats-Unis – un phare de liberté et d’indépendance; l’Inde – la plus grande démocratie du monde, dédiée à la laïcité.
Ces dernières années, l’Inde a fait un meilleur travail que les Etats-Unis. Le mythe à propos des Etats-Unis phare de la liberté a été plus ou moins discrédité parmi la population qui n’est même que vaguement informée. L’Inde, de l’autre côté, s’est arrangée pour réussir un coup de relations publiques pratiquement miraculeux. Je pense que c’est réellement l’atmosphère de la décennie. C’est le type de destination de rêve pour le capital mondial. Tout cela se fait au nom de ‘l’Inde n’est pas l’Afghanistan’, ‘l’Inde n’est pas le Pakistan’, ‘l’Inde est une démocratie laïque’, et ainsi de suite.
L’Inde a entre autre, le plus grand nombre de morts en détention du monde. C’est un pays dont 25% du territoire est hors de contrôle du gouvernement. Mais le fait que ces régions sont tellement sombres, que ce soit le Cachemire, les états du nord-est, le Chhattisgarh ou des parties de l’Andra Pradesh. Il y a tellement de choses qui se passent là-bas, mais c’est juste un lieu divers et varié. Donc, pendant qu’il se déroulent des assassinats, disons, dans le Chhattisgarh, il y a un festival à Tamil Nadu ou un match de cricket entre l’Inde et l’Australie à Adelaïde. Là où la lumière brille, c’est là où le marché financier Sensex fait des bonds et où les investissements arrivent. Et là où l’on éteint la lumière, ce sont dans les états où les agriculteurs se suicident – je pense que le chiffre est actuellement de 136000 – et les assassinats, disons, au Cachemire, qui est de 68000 à 80000. Nous avons des lois telles que l’Armed Forces Specail Power Act (Loi des Pouvoirs Spéciaux des Forces Armées) qui autorisent même les sous-officiers à tirer sur base de la suspicion.
Ce qui se passe juste maintenant est assez intéressant, parce que nous sommes au point où la définition du terrorisme est en train de s’accroître. Sous le BJP, le Bharatiya Janat Party – c’est le gouvernement radical hindou précédemment au pouvoir – une grande partie de l’insistance était mise sur le terrorisme islamique. Mais aujourd’hui, le terrorisme islamique n’est pas suffisant pour prendre au filet ceux que le gouvernement veut attaquer, parce que la condition minimum est d’être musulman. Maintenant, avec ces énormes projets de développement, ces Special Economic Zones (Zones Economiques Spéciales) qui sont créées et le déplacement massif, les personnes qui protestent, celle-là doivent être appelées terroristes aussi.
Et elles ne peuvent pas être des terroristes islamiques, donc aujourd’hui, nous avons les maoïstes. Le fait est que tant dans le cas du militantisme au Cachemire que dans l’expansion des cadres maoïstes, qui sont toutes les deux des réalités – ce n’est pas qu’elles ne le sont pas – mais ce sont des réalités dont les deux côtés tirent un bénéfice à les exagérer. Donc quand le Premier Ministre Manmohan Singh dit que c’est la plus grande menace de la sécurité interne, cela permet à divers gouvernements d’états d’adopter toutes sortes de lois qui permettent d’appeler n’importe qui terroriste. Disons que demain, ils viennent dans ma maison ici. Rien que les livres que j’ai leur permettraient de me qualifier de terroriste. Dans le Chhattisgarh, si j’avais ces livres et que je n’étais pas Arundhati Roy, je pourrais être mise en prison. Les militants pour les droits humains comme, disons, un docteur très réputé, Binayak Sen, vient juste d’être incarcéré accusé d’être maoïste. On fait de lui un exemple pour décourager les gens d’avoir toute association avec ceux qui résistent à cette sorte de prise de terre actuelle absolument illégale. Des milliers et des milliers d’acres sont remis aux entreprises. Donc aujourd’hui, nous sommes en quelque sorte, comme je l’ai dit, sur le point d’étendre la définition du terrorisme afin que beaucoup de gens qui ne sont pas d’accord avec ce mode de développement puissent être vraiment emprisonnés, et sont emprisonnés.
Jusqu’à récemment, même après les années 90, lorsque le type de modèle néolibéral était importé en Inde, nous parlions encore de la privatisation de l’eau, de la privatisation de l’électricité, de la dévastation des rivières. Mais quand on regarde la privatisation de l’eau et de l’électricité, ces sociétés en nom collectif devaient encore trouver leur marché ici, même si c’était pour l’élite indienne, même si c’était juste pour faire de l’eau et de l’électricité beaucoup trop chère pour la population locale. Mais avec l’ouverture du secteur du minerai et la découverte d’énormes dépôts de bauxite et de minerai de fer dans des états tels que l’Orissa et le Chattisgarh, nous voyons ces lieux se transformer comme c’était le cas en Afrique, comme c’est le cas au Moyen-Orient, où il ne faut pas trouver de marché local. On prend simplement toute la montagne de bauxite, on l’entrepose dans le désert en Australie et on vend le bauxite dans les marchés futurs. Donc les entreprises sont ici et leurs fusils sont dressés sur ces minéraux.
Si vous regardez une carte géographique de l’Inde, vous verrez que les seules régions où il y a des forêts sont celles où les adivasis, les tribaux, vivent et sous les forêts se trouvent les minéraux. Ce sont ces parties d’Inde les plus vulnérables écologiquement et socialement qui sont aujourd’hui dans la ligne de mire des gros fusils. Ainsi, on a une dévastation absolue qui se passe dans le Chhattisgarh et dans l’Orissa. Le Chhattisgarh est comme la Colombie. Les Tatas, qui jusqu’à il y a quelques années essayaient d’être une sorte de société de bon père, ont maintenant décidé de devenir agressives et d’entrer sur le marché mondial. Ainsi, par exemple, ils ont signé un MOU, Memorandum of Understanding (Note d’Accord) avec le gouvernement du Chhattisgarh pour l’exploitation minière du minerai de fer. Et en quelques jours, ce qui n’est pas une coïncidence, j’en suis sûre, a eu lieu l’annonce de ce qui est connu comme la Salwa Judum, une milice populaire, qui est soi-disant un mouvement spontané né pour combattre la menace des maoïstes. La Salwa Judum est armée par le gouvernement. Quelque chose comme 400 villages ont été évacués et déplacés dans des camps de la police. Le Chhattisgarh est dans la situation d’une sorte de guerre civile, ce qui est exactement ce qui s’est passé en Colombie. Et pendant que nos yeux sont rivés sur cette guerre civile supposée, bien sûr l’exploitation minière, les minéraux, tout peut être simplement emmené.
Si l’on regarde ce qui se passe dans l’Orissa, la situation est similaire. L’Orissa a des montagnes de bauxite, qui sont magnifiques et densément forestières, avec des sommets plats comme des champs aériens. Ce sont des montagnes poreuses, qui sont en fait des réservoirs d’eau qui la stockent pour les champs dans les plaines. Et l’ensemble des montagnes viennent juste d’être prises par des entreprises privées qui bien sûr, détruisent les forêts, déplacent les tribaux et dévastent la terre.
Ce qui se passe aujourd’hui en Inde est vraiment intéressant. Il est difficile de savoir que dire ou comment y penser. Nous sommes tous versés dans la thèse de la fabrique du consentement de Noam Chomsky, mais en fait, ce qui se passe maintenant ici est que nous vivons dans l’ère de la fabrique du désaccord, où l’on a des entreprises qui font tellement d’argent. Par exemple, la manière avec laquelle le business du bauxite fonctionne est que les sociétés payent simplement des droits au gouvernement de l’Orissa, un petit pourcentage, et ils font des billions. Avec ces billions, ils peuvent mettre en place une ONG. Quelqu’un dit qu’ils vont créer la Vedanta University dans l’Orissa. Ils vont éponger tous les intellectuels et les environnementalistes. Alcan a offert un prix environnemental d’un million de dollar à un des principaux militants pour l’environnement en Inde. Les Tatas ont le Jamsetjl Tata Trust et le dorabji Tata Trust, qu’ils utilisent pour financer les militants, pour présenter des événements culturels et ainsi de suite, au point où ces personnes financent la dissidence ainsi que la dévastation. La dissidence est tenue en laisse, elle n’est qu’apparente. C’est une situation fabriquée dans laquelle tout le monde joue son type de théâtre. C’est complètement fou.
Manifestement, l’Etat doit permettre à ce type de situations de se produire et de continuer.
C’est le génie de l’Etat indien. C’est un Etat extrêmement sophistiqué. Il a beaucoup à apprendre aux américains à propos de l’occupation, il a beaucoup à apprendre au monde à propos de la manière de gérer la dissidence. Il suffi d’épuiser la population, il suffi d’attendre la fin des choses. Quand ils veulent faucher la population, quand ils veulent tuer et mettre en prison, il fait cela aussi. Qui ne croit pas que c’est un pays spirituel où tout le monde pense simplement que si tout n’est pas OK dans cette vie, ce le sera dans la prochaine? Cependant, c’est une des sociétés les plus ravageuses et cruelles. Quelle autre culture pourrait rêver d’un système de caste? Même les talibans ne peuvent pas s’approcher de la manière dont la civilisation indienne a créé les dalits.
Expliquez qui sont les dalits?
Les dalits sont les ‘intouchables’ d’Inde
Ils sont au bas de l’échelle économique et sociale.
Ils sont au bas de tout, de tout. Ils sont systématiquement matraqué, massacré et tué. Je ne sais pas si cela a été rendu par la presse américaine, mais par exemple, les dalits, parce qu’ils se sont trouvés au bas de la société hindoue, se sont souvent convertis et sont devenus musulmans, sont devenus chrétiens, sont devenus sikhs. Mais ils continuent à être traités comme des intouchables, même dans ces religions. C’est tellement omniprésent.
Récemment, il y avait un homme appelé Bant Singh, qui était un dalit sikh. Même en Inde, les gens feraient des bonds à l’idée d’être une telle chose qu’un dalit sikh. Mais actuellement, 30% des sikhs sont des dalits, et 90% d’entre eux sont sans terres. Parce qu’ils sont sans terres, bien sûr, ils travaillent comme main-d’oeuvre dans les fermes d’autres personnes. Leurs femmes sont très vulnérables. Les castes supérieures partout en Inde pensent qu’elles ont le droit de prendre une femme dalit et de faire l’amour avec elle ou de la violer. La soeur cadette de Bant Singh a été violée par un membre d’une caste supérieure dans son village. Bant Singh était un membre du CPI (ML), ce qui est le Parti Communiste d’Inde (Marxiste-Léniniste), connu en tant que naxalites, et a déposé une affaire au tribunal. Ils l’ont prévenu. Ils ont dit «si vous ne laissez pas tomber l’affaire, nous vous tuerons». Il n’a pas abandonné l’affaire, donc ils l’ont attrapé et lui ont coupé les bras et les jambes.
Il était à l’hôpital de Delhi. Je suis allée le voir là-bas. Ca a été une leçon pour moi car c’est le fait d’être une personnalité politique qui l’a sauvé. Il a dit: «Penses-tu que je n’ai ni bras ni jambes? C’est vrai. Parce ce que tous mes camarades sont mes bras et mes jambes.» C’est un chanteur, donc il a chanté une chanson à propos du père d’une jeune fille préparant sa dot juste avant son mariage, son trousseau. Et elle lui dit: «je ne veux pas de ce sari et de ces bijoux. Que ferai-je avec ça? Donne moi juste un fusil». Malheureusement, de plus en plus, à cause de, je pense, ce qui s’est passé avec le mouvement Narmada et le fait que ce mouvement non-violent, dans lequel les gens se sont battus durant 15 ans et ont été simplement mis de côté comme de la paille menue, et qui a entraîné beaucoup de gens à dire: «Je ne veux pas de bracelets, je ne veux pas Gandhi. Donnez-moi juste un fusil».
Vous étiez une participante active, une observatrice et une reporter du NBA, le Narmada Bachao Andolan. Il essayait, bien sûr, de combattre beaucoup de ces damnés grands projets en Inde centrale. Bien, que s’est-il passé exactement? Quelle direction a-t-il pris et où en est-il aujourd’hui? Est-il toujours actif? Je pense qu’une fois, vous l’avez décrit comme le plus grand mouvement non-violent depuis l’indépendance (de l’Inde).
Oui, je l’ai fait. Mais je pense que les gens, y compris moi-même, sont très désillusionnés par ce qui s’est passé. Et je pense personnellement que nous devons vraiment faire une sorte d’autopsie. L’Etat a fait ce qui est dans sa nature et il a gagné cette bataille. Le jugement de la Cour Suprême qui est tombé en 2001 a été un souffle dévastateur. Mais, à mon avis, cela aurait dû être le moment où les gens commencent à interroger ces institutions telles que la Cour Suprême. Au lieu de ça, ils ont continué encore et encore à essayer de trouver quelques braises d’espoir et n’ont pas brisé leur confiance. J’ai brisé la confiance. Je ne compte plus sur le tribunal pour aucune sorte d’aide réelle, ce qui ne veut pas dire que chacun des jugements prononcés est terrible, mais il y a un problème systémique avec la Cour Suprême en Inde, avec ses visions, avec ses idéologies. Ceci est un énorme sujet à part de cette question, et pour moi, l’une des choses les plus importantes qui doit être discutée.
Mais le mouvement Narmada refuse actuellement de se questionner, et je pense que c’est un problème. Parce que c’était un effort merveilleux et magnifique, mais il n’était pas impeccable. A moins que nous essayions et réfléchissions à propos de ce qui n’était pas juste, nous ne pouvons pas vraiment avancer vers quelque chose d’autre. En fait comme je l’ai dit, je pense que les gens ont ressenti qu’il y a une futilité dans ces types de grèves de la faim et des dharnas, d’occupations et de rassemblement sur le pavé pour chanter, parce que le gouvernement adore ça. Maintenant, Sonia Ghandi parle de la satyagraha (‘étreinte de la vérité’ – principe de non-violence par la désobéissance civile instauré par Ghandi) et de Ghandi à Davos. Nous avons des foires de la satyagraha à Connaught Place où ils vendent des shampooings aux herbes. Et quand le gouvernement commence à promouvoir la satyagraha, il est temps pour nous d’y réfléchir.
Je pense qu’il est temps d’interroger radicalement beaucoup de choses, y compris en quoi consistait cette sorte de mouvement joyeux pour la liberté en 1947 et à qui il a bénéficié, et si c’était vraiment une révolution de la classe moyenne, qui, comme d’habitude, a fait feu avec ses canons sur les épaules des pauvres; ce que c’était.
Parlez-nous de Narendra Modi et de Gujarat. En décembre 2007, lui et son parti ont été réélus. C’est Modi qui en 2002, a présidé un pogrom entraînant la mort de quelques 2000 personnes, principalement musulmanes, à Gujarat. Qu’est-ce qui explique sa capacité à être réélu malgré ce record de la promotion de la violence communautaire?
Non, ce n’est pas malgré, c’est à cause de ça. Ce pogrom dans lequel entre 1500 et 2000 musulmans ont été massacrés dans les rues, les femmes violées, 150000 musulmans chassés de leurs maisons et qui vivent aujourd’hui dans des conditions de ghetto, mais au bon économiquement et socialement à Gujarat, tout cela était une campagne électorale. Donc je pense que nous devons vraiment interroger, de manière structurelle, ce qu’est cette démocratie. Il est en quelque sorte vain de simplement diaboliser Modi, parce qu’il y aura des gens comme Modi, qui comprennent qu’il y a eu un lien vraiment fondamental entre la démocratie et le majoritarisme et entre le majoritarisme et le fascisme. Comme je ne cesse de le dire, il y a le feu dans les canalisations. Cela doit être ce qui va se passer, parce que qu’est-ce qu’un politicien engendré par ce type de société complexe va faire? Il va essayer de se forger une majorité pour lui-même, en utilisant le plus petit dénominateur commun, qui sera alors une sorte de banque de votes de confiance. C’est ce que Modi a fait. Modi est un politicien brillant, et les entreprises lui mangent dans la main. Ainsi, ce rapport – juste comme nous savons qu’il s’est déroulé durant l’ère nazi en Allemagne – le rapport entre les fascistes et les grosses sociétés, ce n’est pas différent ici. Tata, Reliance, tous ces gens disent que Gujarat est la destination de rêve pour le capital.
Le RSS, qui est le Rashtriya Swayamisevak Sangh, l’association culturelle qui a engendré le BJP (qui est seulement son aile politique) a été fondé en 1925, et a travaillé durant toutes ces années parfois clandestinement, parfois ouvertement. Fondamentalement, il a été créé sur les principes du fascisme italien de Mussolini – très ouvert pour dire que les musulmans en Inde sont comme les juifs en Allemagne. Ce sont les libéraux indiens qui ont tenté de dire que le RSS n’est pas fasciste, alors qu’eux-mêmes sont très à l’aise avec l’idée du fascisme. En fait, il y a eu un moment ridicule durant les élections à Gujarat, quand Sonia Gandhi, faisant campagne pour le Congrès, a appelé Modi ‘maut ka saudagar’, ce qui signifie marchant de mort. Et Advani, qui est le dirigeant du BJP, et Modi sont apparus et ont dit «Cela ne nous dérange pas qu’on nous appelle Hitler, c’est acceptable, mais ne l’appelez pas marchand de mort». En fait, dans les manuels d’histoires et des choses à Gujarat, Hitler obtient des assez bons points.
Donc ce que nous voyons à Gujarat est une sorte de fascisme, parce que je continue à dire qu’avoir un dictateur fasciste est une chose, mais qu’avoir un fasciste démocrate élu au pouvoir, engraissé par l’approbation de millions de personnes, est une chose différente. Parce que maintenant, nous avons des millions de petits Modi qui courent partout à Gujarat. Récemment, juste avant les élections, le magazine d’informations ‘Tehelka’ a fait une opération piquante. Elle a été diffusée sur une chaîne majeure en prime-time. Vous aviez des gens qui apparaissaient pour dire ouvertement comment ils avaient violé et transformé en pâte des femmes musulmanes, comment ils avaient tailladé des gens à mort et puis comment Modi leur avait donné un refuge ou les avait envoyé hors de Gujarat pendant un moment et les avait protégé.
Tout cela était bien documenté?
Très bien documenté. Tehelka a fait apparaître ces gars et le dire eux-mêmes. Toute la documentation très détaillée existe dans les groupes pour les droits humains, la People’s Union for Democratic Rights (Union Populaire pour les Droits Démocratiques), Communalism Combat (Combat Communalisme). Mais quand cela est passé à l’antenne à la télévision, la réaction de tout le monde, sur toute la ligne, était: «Oh, quel timing horrible. Maintenant, Modi va gagner les élections». Parce que les gens se vantent de ce type de massacres. Cela va lui apporter des voix. Donc c’était ça que je voulais dire en disant que ce n’était pas malgré, mais à cause de ça.
Ayant dit cela, il est important, quand on examine en détail le résultat des élections, de voir que Modi, dans de nombreuses circonscriptions électorales, n’a gagné que de 300, 500, 1000 vois. C’était serré. Mais le fait est que si l’on regarde comment cette démocratie aujourd’hui a commencé à fonctionner, je trouve cela vraiment effrayant.
Par exemple, durant le pogrom, il y a eu un épisode – je ne vous raconte qu’un de ces nombreux épisodes – il y avait un MLA, un membre de l’assemblée législative du nom de Ehsan Jafari, un poète, qui vivait à Ahmedabad dans un logement de la société Gulbarga. Quand les foules ont commencé à se rassembler, quelque chose comme 60 musulmans de cette région y sont allés et ont commencé à aboyer pour son sang. Cet homme a passé 200 coups de téléphone ce jour-là, à Modi, au ministre de l’intérieur Advani, à la police, à Sonia Gandhi pour appeler à l’aide. La police est même venue, puis repartie. Ehsan Jafari a été emmené hors de sa maison et devant tout le monde, en plein jour, a été taillé en pièces. L’homme qui a organisé cela est maintenant devenu commissaire de police à Gujarat. Les avocats qui représentaient les musulmans étaient en fait les avocats qui avaient été ceux de l’accusé. Certains des survivants savaient qui étaient les tueurs. La police a refusé d’écrire leurs noms sur les FIR, First Information Reports (Premiers Rapports d’Information). Juste que c’était une violence générale de la foule.
La Cour Suprême a produit des sons très vertueux à ce moment-là, il y a cinq ans, disant que Modi était comme Néron: il magouillait pendant que Gujarat brûlait. Et puis ils se sont juste tus. Il ne s’est rien passé. Et puis on a ces hommes qui apparaissent et qui se vantent à la télévision en prime-time d’avoir violé, tué et pillé, disant des choses telles que «Nous savons que ces musulmans sont terrifiées à l’idée d’être brûlés. Ils auraient besoin d’être enterrés. C’est pourquoi nous avons décidé de les brûler». Et rien ne s’est passé.
Ainsi, tout continue simplement, chaque institution a été pénétrée par ces personnes et fonctionne, aussi longtemps qu’on est prêt à investir, aussi longtemps que tous les Tatas, Reliance et les gens riches sont contents. Nous observons quelque chose qu’un dictateur ne pourrait pas faire. Ce niveau de pénétration de toutes ces diverses institutions rend complètement fou. On est assis là, et on ne sait simplement pas quoi penser. Et même les partis politiques comme, disons le Parti Communiste d’Inde, qui s’opposait à Modi, y va alors et fait un Nandigram.
On est vraiment laissé à être une personne folle dans le désert. Les gens sont tellement désillusionnés avec ce système. Ils font leur propre combat. Ils prennent les armes, ils ont leurs propres systèmes judiciaires, leur propre compréhension de ce qui est juste et de ce qui est mauvais, et tournent le dos à ce pays avec la plus grande publicité du monde.
Vous venez de mentionner Nandigram, qui est un petit village du Bengale occidental, un état dirigé par le Parti Communiste (Marxiste). En 2007, il y a eu des assassinats là-bas. Vous êtes allée à Nandigram. Pouvez-vous expliquer ce qui s’est passé et ce qui s’y passe?
Nandigram n’est pas un petit village. Nandigram est un district qui consiste en beaucoup, beaucoup de village. Le Parti Communiste d’Inde (Marxiste) – CP(M) – qui est la gauche parlementaire principale et qui forme aujourd’hui une coalition avec le centre-droit, jouit d’un pouvoir incontesté depuis 30 ans au Bengale occidental. J’ai grandi dans le Kerala, qui avait aussi un gouvernement communiste, mais il est tout le temps au pouvoir et puis en dehors. Lorsque je suis allée au Bengale, j’ai réalisé que la première chose qu’on fait, c’est de se demander comment, dans ce lieu tumultueux, un parti peut rester incontesté au pouvoir durant trente ans. Il y a quelque chose de terriblement mauvais là. C’est difficile à expliquer. Je vais essayer de l’expliquer simplement, parce que manifestement, cela a entraîné beaucoup de confusion dans le monde. Ce Parti Communiste (Marxiste) particulier ne s’est en quelque sorte pas lui-même appelé comme ça, mais a été au niveau de l’organisation, disons du Forum Social Mondial en Inde, en disant «Un Autre Monde est Possible» et en essayant de s’aligner avec tous les divers mouvements populaires qui existent en Inde depuis des années. Le Parti Communiste (Marxiste), excepté au Bengale et dans une certaine mesure dans le Kerala, n’a aucun cadres ailleurs en Inde, donc il essayait consciemment de s’associer en quelque sorte avec ces divers mouvements populaires, raison pour laquelle il était tellement grand au Forum Social Mondial.
Il s’est tenu à Mumbai en 2005
Mais même pour ceux qui se sont tenus à Porto Allegre, beaucoup de personnes qui étaient associés au CP(M) y étaient impliqués. Et puis il y a un an et demi, deux ans, le gouvernement indien a annoncé ceci. Et bien sûr, le CP(M) a toujours eu son cri de guerre anti-USA, anti-impérialisme et tout ça, et contre l’ensemble du projet néolibéral.
Mais alors le gouvernement a annoncé toute cette politique de SEZ, qui sont des Special Economic Zones (Zones Economiques Spéciales), un acronyme qui a donné naissance à de nombreuses formes sarcastiques, telles que Slavery Enabled Zones (Zones Permettant l’Esclavage). Ces SEZ sont d’énormes enclaves économiques, je ne connais pas les chiffres exacts, mais il y en a des centaines. L’Inde était une société féodale, avec d’énormes zamindars (propriétaires terriens à l’époque féodale) féodaux.
Gros propriétaires terriens
Et puis il y a eu le processus raté de réforme foncière dans des états comme – actuellement, l’état où les réformes foncières les plus réussies sont arrivées, assez curieusement, était le Cachemire, et les habitants du Cachemire jouissent encore des bénéfices de cela. Mais dans des endroits comme le Bengale et ailleurs, il y a eu certaines réformes foncières. Et maintenant, tout le business des SEZ est pratiquement en train d’inverser l’ensemble du processus, soustrayant la terre et la donnant aux grandes sociétés, telles que Reliance et Tata.
Ce que le Parti Communiste (Marxiste) a fait, c’est de s’opposer bruyamment aux SEZ et puis soudainement, dans le Bengale occidental, il s’est retourné pour créer l’une des plus grandes SEZ, ce qui deviendra ce centre chimique dans le district de Nandigram. Une société indonésienne appelée Salim Group était en quelque sorte son front, et elle allait faire un centre chimique. Nandigram est juste à côté du port de Haldia.
Le trouble a commencé dans le Bengale occidental avec les Tatas dans un lieu du nom de Singur, où le gouvernement a donné aux Tatas quelque chose comme près de 1000 hectares de terre pour faire des petites voitures, la voiture du peuple. Vous savez qui d’autre fabriquait la voiture du peuple. Ainsi, il y a eu une fusillade. Les gens ont été tués à Singur. Il y a eu une énorme résistance.
Mais alors, il a annoncé ce centre chimique dans le Nandigram et des affiches sont sorties pour l’acquisition de la terre. C’était quelque chose comme 18000 hectares. Des milliers et des milliers de personnes allaient être affectées. Et le Nandigram était un bastion du CP(M). Je pense que c’était l’affaire d’un parti tellement inhabitué à ce type d’opposition qu’il a simplement mal interprété la situation et a pensé qu’il pouvait faire exactement ce qu’il voulait. Au fond, cela a entraîné le fait que le parti a fait ce que les gens de Nadigram appellent les cadres de la police, ce qui consiste en des personnes du parti habillés avec des uniformes policiers qui entrent et commettent des actes de violence et même des meurtres.
Le premier soulèvement a eu lieu en mars. Ca a été un désordre de toutes sortes de politiques, mais fondamentalement, ça a été une résistance fantastique. Ils ont creusé les routes, ils ont refusé l’entrée de la police et ils ont dit «Vous ne pouvez pas entrer, et vous ne pouvez pas avoir notre terre».
Je vous raconterai juste ce qui s’est passé quand j’étais là-bas. Le gouvernement ne cessait pas de dire que les gens avaient barricadé Nandigram et «Ils ne nous autorisent pas à entrer pour faire un travail de développement, ils ne permettent pas à la police d’entrer, nous ne pouvons pas donner de gouttes contre la polio». Ils ne cessaient de dire ces choses à propos des gouttes contre la polio. Il n’y a pas un seul centre de santé dans tous ces villages. L’hôpital le plus proche se trouve dans la ville de Nandigram, ce qui est très très loin pour quel les gens s’y rendent. Toutes ces années, pas d’électricité, rien de tout ça. Et soudainement, on parle de gouttes contre la polio. En réalité, ce dont il est question, c’est de regagner un contrôle complet.
La deuxième fois que j’y suis allée, ce qui était juste la semaine dernière, les personnes que j’avaient rencontrées la première fois m’ont envoyé des messages disant «S’il vous plaît, ne venez pas vers nous, s’il vous plaît, ne nous reconnaissez pas, parce que nous serons simplement éliminés». Ils osent tout, et quiconque qui pointe la tête, s’en est la fin. Donc, en fait, il y a juste quelques jours, la dernière chose que j’ai faite lorsque je suis sortie de Nandigram est que j’étais présente à l’exhumation d’un corps dans un champ dont les jambes étaient brisées et qui avait deux balles dans le dos, et sa femme avait identifié le corps. Le voisin m’a dit que cet homme était membre du Bhoomi Ucched Pratrirodh Committee, qui est une organisation de résistance, et on lui avait dit plusieurs fois qu’il devait rejoindre le CP(M), sinon, il serait tué. Et quand il ne l’a pas fait, on en a fait un exemple.
Je salue vraiment la résistance là-bas. Je pense qu’il est tellement important pour tous les autres en Inde qu’ils obligent le gouvernement à dire qu’il ne construira pas le centre, même si personne ne le croit. Mais même si c’est une victoire temporaire, c’est une grande chose. Il est tellement important pour le gouvernement CP(M) de continuer à dire: «Oh, c’était les maoïstes. Ce n’était pas la population locale, c’était des étrangers». Et toute cette merde à propos des étrangers. Comment un parti communiste ose-t-il venir et dire les étrangers. Que veut-il dire par étrangers? Au-delà du district ou à l’extérieur du Bengale? S’ils croient à ce type de rhétorique, qu’est-ce qui leur donne le droit de faire des commentaires à propos de Gujarat, ou du fascisme, du BJP ou tout autre chose?
Le Cachemire est une région de conflit, mais est largement non déclarée, particulièrement aux Etats-Unis. La structure du peu d’information qui est disponible est habituellement que ce sont des extrémistes islamiques, des terroristes. Maintenant, depuis le 11 septembre, ils sont étiquetés de talibans, et d’Al Quaeda. Vous vous êtes rendue au Cachemire. Qu’avez-vous appris?
Le Cachemire est un de ces endroits où à chaque fois que j’entends des gens dire: «Oh, c’est plus compliqué que ça», j’ai une éruption, parce qu’il suffi de sortir de l’aéroport pour voir qu’il y a une petite vallée où ils sont – je ne cesse de dire que pour mener une guerre à grande échelle en Irak, les américains ont 135000 troupes, et dans le Cachemire il y a quelque chose comme 700000 personnels de sécurité de différentes sortes: l’armée, la police, les paramilitaires, la contre-insurrection, tous les divers types de personnes qui travaillent ici. Il est certain que la situation a été rendue compliquée par les espions, les agents doubles, les informateurs et l’argent versé par les agences de renseignements d’Inde et du Pakistan.
Mais l’essentiel, c’est que c’est la volonté des gens que les gouvernement indien cherche à subvertir. Pourquoi est-il si effrayé d’un référendum? Premièrement, comment peut-on dire qu’on tient des élections démocratiques, libres et justes dans un endroit où une personne n’est même pas autorisée à respirer sans avoir un AK-47 pointé sur son nombril? Donc qu’est-ce qui effraye tant le gouvernement indien qu’il ne souhaite pas évaluer ce que la population veut vraiment? D’une certaine manière, cela a été compliqué par le contrat d’adhésion, sincère ou pas. En supposant qu’il était sincère. Supposons qu’il l’était.
Le transfert des états princiers de Jammu et du Cachemire à l’union indienne en 1947?
Exact. Je me demande simplement si c’est ça que la population veut maintenant? Si nous allons parler de démocratie comme étant le fondement, la clé de voûte d’une démocratie qui est la volonté du peuple, tout le monde semble croire qu’il peut parler au nom de la volonté de la population, mais personne ne veut établir ce qu’est cette volonté. Pourtant, bien sûr, je pense que nous n’aurons pas de solution idéaliste pour le problème du Cachemire. L’Inde ne laissera jamais rien tomber. Là, maintenant, elle est plus forte qu’elle ne l’a jamais été. Ainsi, comment ce combat, comment cette bataille sont reliés, cela reste encore à voir. Mais il est clair qu’après avoir perdu pratiquement tout une génération de jeunes gens, la population du Cachemire n’est pas loin de dire «Nous laissons tomber». Bien sûr, il y a une élite qui a été cooptée et qui est faite pour que l’on sente que ses intérêts pour la paix sont énormes. Mais je pense que l’Inde est aussi loin d’une solution au Cachemire que ne le sont les Etats-Unis pour une solution en Irak ou en Afghanistan.
La J&K Coalition of Civil Society (Coalition J&K de la Société Civile) a publié de nombreux rapports à propos des violations des droits humains, des disparitions, de la torture, d’attentat à la pudeur et des viols des femmes et des exécutions extrajudiciaires. Quelle type d’attention ont-ils attiré dans la société civile du reste de l’Inde?
Pratiquement aucune.
Parce que?
Parce que toute cette rhétorique à propos du terrorisme musulman et tout ça, est très profonde. Ainsi, on pourra voir passer des camions qui à l’arrière disent: «Doodh mango to kheer deingay, Kashmir mango to cheer deingay». Cela signifie «Demandez du lait, nous vous donnerons de la crème. Demandez le Cachemire, nous vous éventrerons». Chaque partie de la machinerie étatique, y compris la presse, est entièrement dans la propagande. Au moins les gens du Cachemire ont l’espoir, même si cela ne se réalise jamais, de la liberté à l’intérieur d’eux-mêmes. Au moins, ils ont la dignité qu’ils font la bataille. Que faites-vous pour la population du Chhattisgarh ou les musulmans du Gujarat. Où vont-ils aller? Le Cachemire est en quelque sorte une bataille classique et désuète pour la liberté, comme l’Algérie.
J’ai vécu un des plus beaux moments de ma vie récemment dans le Kerala. J’ai entendu que 4000 familles dalits et adivasis avaient capturé la propriété d’une société de caoutchouc, environ à deux heures d’où vit ma mère. Donc j’y suis allée. C’était ahurissant pour moi de voir cet endroit dans lequel j’avais grandi, de voir devant moi une sorte de nation de personnes qui ont tout simplement disparues de notre société se soulever. C’était une vision simplement étonnante. C’était l’opposé de Nandigram, où les sociétés saisissent la terre des gens. Ici, les gens saisissent la terre de la société. Chacun d’eux a une petite feuille en plastique bleu qu’ils ont fait dans une cabane sous un arbre à caoutchouc. Ils ont été là pour quelque chose comme 300 jours. Ils sont 20000 personnes, femmes et enfants, et chacun d’eux dit qu’ils ont un bidon de cinq litres de pétrole dans leurs maisons et disent «si la police vient, nous nous immolerons, parce que nous n’avons nulle part ailleurs où aller».
Lorsque je les ai entendu parler et que j’ai vu la rage civilisationnelle en eux, cela rend les choses très simples. Ils ont juste dit: «Regardez, cette compagnie a 33 propriétés. Elle possède de 55000 à 60000 hectares de terre. Je n’ai nulle part où dormir. Je la prend». Et soudainement, je me suis dit, quelqu’un comme moi – j’écris, j’ai tous ces chiffres, ces notes de bas de page et ces statistiques, suis-je en train de devenir une employée de bureau? ESt-ce de cette manière que je veux me battre? Parce qu’en fin de compte, qui est celle qui tente de convaincre? Ces personnes, qui lisent ces choses, ne laisserons jamais tomber ce qu’ils ont. On doit les y obliger.
Ceci est la bataille qui arrive ici en Inde. Le gouvernement engendre ces milices privées. Dans le Chhattisgarh, on a la Salwa Judum. A Gujarat, on a le Bajrang Dal. Dans le Bengale occidental, il a la structure policière du CP(M). Dans l’Orissa, les sociétés ont leurs propres brutes. Ca, c’est ce qui se passe. Et peu importe qu’ils ne parlent même pas de ce qui se passe dans le nord est de l’Inde, une situation en cours depuis 1947, qui est pire que celle du Cachemire. Un jour, Frederick Douglass a dit: «le pouvoir ne concède rien sans qu’il y ai une exigence. Il ne l’a jamais fait et ne le fera jamais».
Pour ma part, je pense qu’il est très important pour nous de continuer également de nous interroger et sur ce que nous faisons et sur notre rôle là-dedans. Aujourd’hui en Inde, il est très facile pour tout le monde de continuer à dire que les maoïstes sont terribles, que le gouvernement est aussi terrible, que toute la violence est mauvaise, que l’un est l’autre côté de la médaille, toutes ces banalités qui sont mises en bouche. Mais aujourd’hui, à moins que je ne sois prête à prendre les armes, je ne suis pas en position pour dire aux autres de prendre les armes. Mais à moins que je ne sois dans une position où je suis à l’autre bout de ce bélier, je ne vais pas non plus m’asseoir en disant «Faisons une grève de la faim» et «Allons-y et chantons des chansons à l’extérieur du Ministère de l’Eau». J’en ai fini avec tout ça.
Au Tribunal Mondial sur l’Irak à Istanbul en juin 2005, vous avez fait des commentaires à propos de la résistance et du droit à la résistance qui ont fait se hausser quelques sourcils. Vos visions à ce propos se sont-elles développées depuis lors?
Mes vues à ce propos n’ont pas changé depuis lors. Peut-être se sont-elles développées. Je pense qu’il est très important pour nous de comprendre qu’actuellement, des gens sont décimés tous les jours. J’étais une de ces personnes qui ont dit que la globalisation de la dissidence était la façon de combattre la globalisation du capital d’entreprise. Mais ça, c’était à l’ère du Forum Social Mondial. Mais je pense que les choses ont changé depuis lors, parce que le Forum Social Mondial a été repris. Donc ce qui s’est passé est une sorte de corporatisation de la dissidence. Et la globalisation de la dissidence abouti alors à la création de hiérarchies dans lesquelles on choisi son génocide, ou la pire chose qui se passe. Est-ce que ce qui se déroule dans le Nandigram est pire que ce qui s’est passé au Congo? Bien sûr que non. Tout est fendu et la population devient localement déresponsabilisée.
Tout le monde cherche des recommandations vedettes de la part des super stars de la résistance. Même quelqu’un comme moi. On me demande toujours de dire quelque chose à propos de choses que je ne connais pas assez. Je sens qu’il est très important de ne pas déresponsabiliser les gens qui se battent et de ne pas leur dire comment ils doivent le faire. Par exemple, en Inde, on en est venu à un stade où la seule chose que le peuple peut faire, c’est de faire vraiment ce que la population de Nandigram a fait, creuser les routes et dire «Vous ne pouvez pas entrer», parce que dès le moment où ils entrent, où ils commencent à prendre, où ils coopèrent, où ils ramassent les dirigeants, où ils achètent quelqu’un, c’est fini. Il y a une certaine quantité de brutalité maintenant que même la résistance doit avoir, parce que la coopération est ahurissante, la ONG-isation est étonnante.
Je vais vous raconter une histoire très intéressante. Je mets une grande partie des droits d’auteur de mon travail dans un cartel. Quelques-uns d’entre nous, des amis, des militants, le gère. Le seul argent qui y entre est l’argent de mes écrits,…, parce que le but n’est pas de récolter des fonds mais d’essayer de le donner par solidarité aux gens qui ne savent pas comment rédiger des propositions et comment fonctionne le système. Il se nomme Zindabad. Qu’il vive. Nous avons récemment reçu une lettre de l’Institut Tata des Sciences Sociales, qui est un institut qui est parfois comme un bureau de poste pour distribuer les fonds donnés par les fiducies Tata à divers militants et mouvements. Donc, d’un côté, on a Tatas, les capitalistes, et de l’autre, on a ces trusts, comme je vous l’ai dit, qui financent tous ces militants, etc. La lettre dit: «Cher Zindabad Trust, Les tribaux de Madhya Pradesh sont reconnaissants envers Tatas d’avoir soutenu leur lutte pour leurs droits et leur gagne-pain.» Et maintenant, afin de développer leur base, ils veulent avoir un séminaire au Centre International d’Inde, auquel des juges, des fonctionnaires, des militants et des adivasis seront invités.
Et il y a un budget dans lequel, manifestement, les indemnités de voyage des bureaucrates et des juges sont énormes, et celle des militants et des adivasis sont petites. Et il y a une liste d’activistes et d’adivasis qui tous sont financés par Tatas. Ils nous demandent de financer ce séminaire. C’est comme une grenouille ouverte sur une table de dissection. On voit comment le monde fonctionne. Et j’ai dit, Ecrivons-leur et disons que fondamentalement, nous n’avons pas les moyens de financer ce séminaire, mais pourquoi ne pas appeler les survivants des gens qui ont été tués à Kallingnagar et à Singur pour les projets de Tata pour faire comprendre leurs visions et les disséminer.
Durant ces deux dernières années, l’Inde a élargi sa relation militaire avec les Etats-Unis et Israël. Quelles en sont les implications?
Après avoir fait partie du mouvement des non-alignés, l’Inde fait maintenant complètement partie du mouvement des alignés. Le gouvernement indien ne se fatigue jamais de dire qu’Israël et les USA sont ses alliés naturels. Ainsi, l’accord nucléaire, les exercices militaires conjoints, l’échange indo-américain, sont autant de manières de se lier étroitement à l’Amérique par des gouvernements qui n’ont aucune idée de ce qu’a été l’histoire des alliés américains non-blancs. Je trouve ça juste fou qu’ils ne fassent pas simplement une rapide recherche Google sur les divers régimes despotiques qui ont été soutenus et puis déserté par les Etats-Unis.
Mais le fait est, En Inde nous savons cela, par exemple, avant le coup d’Etat au Chili, les américains avaient en fait un détachement entier de jeunes étudiants chiliens à l’école de Chicago selon Milton Friedman à qui l’on apprenait les économies de libre-marché. En Inde, ils ne doivent pas le faire. Nous voulons le faire. L’élite indienne remue juste la queue et fait la file. Parce que, comme je ne cesse de le dire, le mouvement sécessionniste qui a eu le plus de succès en Inde a été la séparation de l’élite dans ce type de communauté globale. Pratiquement chaque fonctionnaire, chaque politicien, chaque membre haut placé de la classe judiciaire, industrielle, financière et académique, tout le monde aurait un très très proche parent, comme un fils, une fille ou un frère en Amérique. Donc, nous sommes organiquement liés et attachés.
Manmohan Singh, le premier ministre de l’Inde, n’a jamais gagné d’élection de sa vie et n’a aucune imagination en dehors de celle du FMI et de la Banque Mondiale. Il ne me semble pas qu’il ait jamais lu un manuel basique d’histoire. Il est probablement le seul premier ministre d’une ancienne colonie de l’histoire du monde qui soit allé à Cambridge et qui dans son discours, remercie le colonialisme pour la démocratie et qui remercie les britanniques pour chaque institution de répression étatique que possède l’Inde aujourd’hui – la police coloniale, la bureaucratie, tout. Donc c’est un pays qui fonctionne dans les lignes d’un état colonial, aussi extractif, sauf que les colonisateurs sont la classe supérieure.
C’est quelque chose que Franz Fanon a écrit dans ‘Les damnés de la terre’, que les anciens maîtres coloniaux seraient remplacés par leurs équivalents natifs.
Absolument. Par ici, c’est juste comme une bande dessinée.
Quel est cet accord nucléaire auquel vous avez fait allusion et qui attacherait l’Inde aux Etats-Unis? Et vous n’avez pas mentionné Israël sur le plan de sa relation croissante avec l’Inde également.
Nous savons qu’Israël est le plus grand bénéficiaire de l’aide américaine, et en quelque sorte l’avant-poste américain au Moyen-Orient, donc je ne pense pas qu’il faut voir les deux, Israël et Amérique, comme étant conceptuellement distincts. Je pense que c’est un ensemble. Et cela aide également à le comprendre au vu de l’énorme sentiment anti-musulman dans la majorité en Inde, l’énorme animosité commune vis à vis des musulmans et du terrorisme, qui coïncide juste magnifiquement avec tout cela.
L’accord nucléaire, pour le dire simplement, lie entièrement le programme nucléaire civil indien à l’Amérique. L’énergie nucléaire en tant que solution aux problèmes énergétiques de l’Inde n’est pas quelque chose qui ait jamais été étudié en aucun genre de détail. Là, maintenant, la contribution de l’énergie nucléaire civile au réseau électrique et presse aussi bonne que zéro. Donc, ce dont nous sommes en train de parler est une situation dans laquelle l’Inde investi énormément pour des réacteurs nucléaires civiles, et puis est détenue en otage. Même si l’accord nucléaire prétend seulement faire face à l’offre de matériel fissile etc, en fait, ce qu’il fait, c’est de mettre l’Inde elle-même dans une position où elle est totalement prise en otage pour tout. Si vous ne signez pas ceci, nous allons reprendre cela. Quelle absurdité de se mettre soi-même dans une telle position.
Malheureusement, toute la critique de cet accord a été très peu scrupuleuse, même au sein de l’Inde, même, disons, le Parti Communiste, qui s’est jadis opposé aux armes nucléaires. Maintenant, sa critique est de dire que nous sommes un Etat nucléaire et que nous ne devons pas renoncer à notre souveraineté. Il se tient pratiquement sur sa tête.
Je me souviens que vous avez dit qu’il est dangereux d’être un haut coquelicot. Hrant Dink était un de ces hauts coquelicots, un journaliste turco-arménien assassiné par un nationaliste dans les rues d’Istanbul en janvier 2007. On vous a demandé de parler à l’occasion de l’anniversaire de sa mort (discours publié dans l’ISR 58, mars-avril 2008). Je sais que vous êtes bombardée de demandes venant du monde entier. Quels sont les facteurs qui vous permettent de prendre une décision? Pourquoi aller à Istanbul?
Premièrement, le plus gros bombardement d’interviews avait récemment à voir, d’une manière baveuse ou d’une autre, avec la promotion de l’Inde, et juste par principe, je ne suis pas prête à faire ça. Nous recréons l’Inde dans telle ou telle ville, dans tel ou tel endroit. Et tout ça à à voir avec le capital d’entreprise et avec ce jouet en peluche, cet ours en peluche que nous avons, cette nation magnifique, colorée et empoté où nous avons le cricket et Bollywood, et même la reine de la dissidence, Arundhati Roy. Nous sommes actuellement en quelque sorte une famille vraiment heureuse.
Mais à propos de ce pourquoi j’ai accepté d’aller à Istanbul. En partie parce que je pense, une fois encore, avoir un penchant à aller dans des endroits qui ne sont pas juste l’Europe et l’Amérique, parce que ça aussi, peut devenir un spectacle de supermarché – que nous avons tout, et que tout le monde vient à nous. Deuxièmement, je pense que la Turquie est fascinante, parce qu’elle est tellement semblable à l’Inde sur le plan de son élite laïque agressive, son fondamentalisme religieux, son nationalisme hideux. Je pense qu’elle est d’une certaine manière beaucoup moins subtile dans sa forme actuelle. Elle doit prendre certaines leçons des Brahmanes. Mais elle n’a pas cette sorte de morceau de paradis hippie.
Cela me fascine. Comment peut-on survivre en tant qu’écrivain dans une société telle que celle-ci? Récemment en Inde, lorsque toute la question du Nandigram a éclaté, une des choses la plus intelligente que le CP(M) pense avoir fait a été d’évoquer une manifestation contre Taslima Nasrin, dont le livre ‘Dwikhondita’ a été publié il y a quatre ans et était sur les listes des best-sellers et personne n’a rien à en dire.
La romancière bengladeshi?
Elle a été en quelque sorte éjectée du Bangladesh et a déménagé à Calcutta. Le premier à demander une interdiction a été le PC(M). Puis la haute cour a levé l’interdiction. Le livre a été publié. Rien ne s’est passé. Et puis juste au moment où des manifestations massives ont éclaté contre le PC(M) pour la première fois en 35 ans – à cause de Nandigram, où le plus gros des paysans à être déplacés étaient musulmans, soudainement, on a cherché à détourner l’attention, en disant «Taslima Nasrin insulte l’Islam» et «Sors d’ici». C’était simplement une pièce de monnaie insérée dans les négociations démocratiques qui avaient lieu.
Donc comment fonctionne-t-on dans des sociétés comme la Turquie et l’Inde en tant qu’écrivain? Comment continue-t-on à dire les choses qu’on dit? Comment fait-on de son mieux pour ne pas se faire tuer? Comment découvre-t-on que les pays qui parlent le plus fort, le plus longtemps, et qui ont la législation la plus complexe à propos de la liberté d’expression, tels que l’Amérique, n’ont aucune vraie liberté d’expression mais se sont arrangés pour hypnotiser la population pour qu’elle y croit. Toutes ces choses m’intéressent.
Peut-être cela a-t-il une certaine analogie avec la position du gouvernement indien vis à vis du Cachemire?
Je ne pense pas qu’il y ait une analogie, parce que le gouvernement est assez fier de ce qu’il fait au Cachemire. Je ne pense pas que nous sommes arrivés à un stade où le gouvernement se sent mal à ce propos.
Je voulais dire en termes de nier l’histoire, de nier l’auto-détermination et ce genre de questions.
Le gouvernement ne nie pas ses cruautés au Cachemire. La presse n’en parle pas beaucoup, et n’en sait pas beaucoup, mais il y a une parade très fière sur la façon dont nous gérons les terroristes, même parmi la population en Inde. Par exemple, je parlais de Gujarat. Il y a un aveu fier à propos de cette tuerie. Il y a une chose fière dans «C’est ce que ces musulmans méritent». Donc c’est assez intéressant, la psyché de ces choses. C’est ce que je disais. Quand on nie quelque chose, en soi, ce déni est l’acceptation qu’il y a une chose terrible, qui est la raison pour laquelle on le nie. Mais à Gujarat, on n’y pense pas aujourd’hui comme à une chose terrible. On y pense comme à une grande chose.
Vous continuez à écrire des essais politiques. Qu’en est-il de la fiction? Y êtes-vous retournée?
J’essaye. Comme je l’ai dit, je ne veux pas vraiment continuer à faire la même chose tout le temps. Et je me sens un peu prisonnière du département des notes actuellement. On est constamment coopté. Je pourrais être pour toujours sur la télévision principale en Inde pour débattre et pour faire comprendre mon point de vue, amis en fait, on ne fait qu’augmenter le bruit. Cela fait partie du racket ici maintenant, ce truc magnifique, compliqué, bruyant, ergoteur et mignon qui se passe. Je ne nie pas le fait que nous avons besoin de séries de choses incisives, mais personnellement, en tant qu’écrivain, je sens que beaucoup de mes écrits étaient pour moi-même, pour comprendre comment ça marche. Et maintenant, si je devais écrire, ce serait une répétition de ma compréhension. Je veux faire quelque chose qui fait quelque chose de cette compréhension plutôt que simplement la collationner. Donc je pense que la fiction est cet endroit. Je veux me surprendre moi-même. Je veux voir ce qui sort sans le savoir à l’avance.
Quel était ce commentaire que vous avez fait à propos de la fiction et de la réalité?
Que la fiction est la chose la plus vraie qui ait jamais été.
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